Protéger l’océan Austral : une étape clé pour atteindre l’objectif 30×30

Holly Parker Curry, Directrice de la Campagne pour Antarctic and Southern Ocean Coalition (ASOC), souligne le rôle crucial de l’océan Austral dans la réalisation des engagements 30x30.

L’océan Austral autour de l’Antarctique est le cœur glacé de notre planète bleue, régulant la production d’oxygène, le climat et la circulation des nutriments sur Terre. En tant que lien entre les océans Atlantique, Pacifique et Indien dans le système de circulation océanique mondial, l’océan Austral diffuse des nutriments et de l’oxygène à l’échelle planétaire. De plus, l’Antarctique et l’océan Austral abritent une faune unique que l’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre.

Bien que l’Antarctique soit souvent désigné comme la dernière grande étendue sauvage et demeure l’un des endroits les plus préservés de la planète, il est de plus en plus menacé par les activités humaines, notamment la pêche intensive, le changement climatique et le tourisme. Certaines régions de l’Antarctique se sont réchauffées à plus du double de la moyenne mondiale ces dernières années. Ce réchauffement entraîne une perte accélérée de la banquise, ce qui a des effets négatifs sur l’écosystème antarctique et provoque une élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale. Par exemple, le krill antarctique, base de tout l’écosystème de la région, dépend de la glace de mer pour se nourrir et se protéger. Or, avec la diminution de la glace, les algues qui y poussent — et qui nourrissent le krill — déclinent également. La diminution des populations de krill affecte l’ensemble de l’écosystème antarctique : presque tout y mange du krill ou se nourrit d’un organisme qui en mange. De plus, le krill antarctique joue un rôle majeur dans la séquestration du carbone, stockant environ 12 milliards de tonnes de carbone chaque année. Nous approchons rapidement de seuils critiques irréversibles dans la région, ce qui rend l’action internationale en matière de climat et de biodiversité absolument essentielle.

La Commission pour la conservation de la faune et de la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR) est l’organe de gouvernance chargé de la conservation de la vie marine en Antarctique. La CCAMLR dispose également de l’autorité unique de créer des aires marines protégées (AMP) en haute mer dans l’océan Austral. En effet, 7 % de l’océan Austral sont déjà protégés par des AMP désignées au niveau national, et 6 % supplémentaires sont couverts par deux AMP en haute mer : l’AMP du plateau sud des îles Orcades du Sud et l’AMP de la région de la mer de Ross. L’AMP du plateau sud des îles Orcades du Sud, désignée en 2009-2010, couvre environ 95 000 kilomètres carrés et a été la première AMP de haute mer au monde. L’AMP de la région de la mer de Ross, désignée en 2016, couvre environ 2 millions de kilomètres carrés et est la plus grande AMP au monde.

Par ailleurs, la CCAMLR envisage la création de quatre AMP supplémentaires, couvrant 13 % (4,6 millions de km²) de l’océan Austral. Il s’agit des AMP de la péninsule Antarctique, de l’Antarctique oriental et de la mer de Weddell (phases I et II). Si la CCAMLR adoptait ces quatre propositions d’AMP, environ 26 % de l’océan Austral (2,6 % de l’océan mondial) seraient protégés. Il s’agirait du plus grand acte de conservation des océans de l’histoire et d’une avancée majeure vers la réalisation de plusieurs engagements environnementaux internationaux clés, tels que l’objectif 30×30 du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, qui vise à protéger au moins 30 % des océans d’ici 2030. En réalité, avec une AMP supplémentaire dans la région du Domaine 9, actuellement non protégée, la CCAMLR pourrait protéger 30 % de l’océan Austral d’ici 2030 !

Malheureusement, depuis la désignation de l’AMP de la région de la mer de Ross en 2016, les membres de la CCAMLR ne sont pas parvenus à un consensus sur la désignation de nouvelles AMP. Ceci, malgré leur engagement de 2009 à soutenir la création d’un réseau représentatif d’AMP dans la région de la CCAMLR. La complexité géopolitique et l’appétit croissant pour la pêche et l’exploitation des ressources marines ont paralysé la CCAMLR ces dernières années, ralentissant la mise en œuvre de son engagement en faveur de la conservation et compromettant les progrès du système représentatif convenu d’AMP dans l’océan Austral. L’océan Austral représente environ 10 % de l’océan mondial ; sans progrès sur les AMP de l’Antarctique, la voie vers un système mondial de 30×30 s’annonce donc difficile.

Penguins swimming

Péninsule Antarctique (Domaine 1) : L’AMP proposée pour le Domaine 1 vise à préserver des habitats d’alimentation essentiels pour les prédateurs de l’Antarctique. Chaque été, les baleines migrent vers leurs aires d’alimentation dans la région de la péninsule Antarctique, naviguant à travers des ports couverts de glace. Les phoques trouvent refuge sur la banquise, tandis que les manchots se rassemblent sur les plages rocheuses pour nidifier, se reproduire, se nourrir et muer. L’accessibilité de la péninsule Antarctique a entraîné une augmentation de l’activité humaine, avec un nombre croissant de touristes, de bateaux de pêche et de scientifiques visitant la région. De plus, l’écosystème est confronté à d’autres défis importants, tels que la hausse des températures de la mer, l’évolution de la chimie des océans et les déplacements de la banquise hivernale, qui entraînent des impacts écosystémiques en cascade.

Mer de Weddell, phases 1 et 2 : La mer de Weddell subit des changements rapides. Des études révèlent que certaines zones de la mer de Weddell connaissent un réchauffement océanique cinq fois plus rapide que d’autres régions situées à des profondeurs similaires. Ce climat plus chaud et plus venteux impacte la banquise et divers habitats marins, contraignant des écosystèmes fragiles à s’adapter rapidement.

Les deux propositions d’AMP de la mer de Weddell englobent des zones d’importance biologique et océanographique reconnue, notamment la crête de Maud. Ces propositions englobent également certaines des régions naturelles les plus intactes au monde, dotées de voies océanographiques interconnectées qui transportent les nutriments et les larves d’espèces pour soutenir les écosystèmes à l’intérieur et au-delà des limites de l’AMP.

Antarctique de l’Est : L’AMP proposée pour l’Antarctique de l’Est vise à protéger des zones représentatives de la biodiversité des océans et des fonds marins de l’Antarctique de l’Est, dont plusieurs zones importantes pour la conservation des oiseaux (ZIOA). Elle couvre des zones d’alimentation connues des phoques et des manchots, qui se reproduisent et muent sur la glace et la terre ferme de l’Antarctique, et dépendent des sources de nourriture proches. Sous la surface, des habitats uniques, notamment des récifs d’eau froide, des monts sous-marins et des fonds marins vulnérables, abritent des communautés vivantes uniques dans des eaux glaciales et riches en oxygène.

Melting iceberg

Le Traité sur l’Antarctique a été adopté au plus fort de la Guerre froide, alors que les tensions géopolitiques atteignaient leur paroxysme. Pourtant, l’Antarctique demeure le seul continent au monde dédié à la paix, à l’exploration scientifique et à la collaboration. Si nos dirigeants veulent tenir leur engagement de protéger au moins 30 % de la planète d’ici 2030, ils devraient commencer par l’océan Austral. En adoptant les propositions d’AMP existantes, la CCAMLR pourrait garantir la protection de 2,6 % des océans mondiaux.

Les eaux de l’océan Austral sont vitales pour la santé de la planète. Elles produisent des courants qui transportent des nutriments essentiels au nord de l’équateur et, comme le reste de l’océan, régulent le climat mondial. Ce qui se passe en Antarctique ne reste pas en Antarctique.

08 April 2025 7 min de lecture

About the author

Holly Parker Curry

Holly Parker Curry is the Marine Protected Areas Campaign Director at the Antarctic and Southern Ocean Coalition (ASOC). For more than 45 years, ASOC has been the leading voice for responsibly managing human activities that threaten Antarctica and the Southern Ocean. As the only environmental NGO invited to observe Antarctic Treaty System meetings, ASOC works at the highest levels of Antarctic governance to effect change from within.